[Review] E-Ratic #1 : la revitalisation cynique de Spider-Man par Kaare “Renato Jones” Andrews !

[Review] E-Ratic #1 : la revitalisation cynique de Spider-Man par Kaare “Renato Jones” Andrews !

DC Comics et Marvel, les deux plus grands éditeurs de comic books surnommés les Big Two, possèdent chacun une galerie de personnages emblématiques, dont l’aura dépasse largement la sphère des simples adorateurs de comics : Batman, Superman, Iron Man, Spider-Man… De ce fait, de nombreux auteurs ont maintes fois eu l’occasion de s’emparer de ces archétypes pour les remodeler, les dévier de leur axe initial afin de créer des héros différents de leur prédécesseur, en dépit de la base commune qui les lie. Voir un remaniement de Spider-Man, l’une des icônes les plus populaires de la Maison des Idées, au sein d’AWA Studios, un nouvel éditeur créé en 2018 par Alex Alonso et Bill Jemas, deux anciens haut-placés de Marvel, aux côtés de Jonathan Perkins Miller, se présente alors comme une proposition des plus évidentes.

AWA, acronyme d’Artists, Writers & Artisans, se présente comme une société ambitionnant de bouleverser les standards de l’industrie en instaurant un système vertueux favorable à ces postes créatifs, en plus de soutenir un réseau d’éditeurs et de revendeurs. Adoptant une posture d’outsider déterminé à bouleverser les habitudes des leaders de son médium, l’éditeur AWA rappelle la démarche d’United Artists pour faire un parallèle avec l’industrie cinématographique. Les noms des deux compagnies se ressemblent, sûrement à dessein. Fonctionnant sur un modèle de mini-séries composées de quelques issues chacune, AWA Studios propose de nouveaux titres à un rythme très soutenu.

L’histoire qui nous intéresse aujourd’hui s’intitule E-Ratic et est l’œuvre de Kaare Andrews, l’artiste complet, explosif et déjanté notamment à l’origine de Renato Jones. Accompagné par le coloriste Brian Reber, Andrews raconte les pérégrinations universitaires classiques au possible d’Oliver Leif, un jeune homme introverti et impopulaire, tourmenté par la récente séparation de ses parents.

Ce qui le sépare du commun des lycéens, c’est sa capacité à utiliser des super-pouvoirs durant 10 minutes chaque jour pour « faire des choses que personne d’autre ne peut faire ». La banalité de Mapleton, actée par tous ses résidents, risque bien d’être chamboulée durant cette année scolaire que tout le monde espère faire sienne, comme en témoigne l’arrivée tonitruante d’un ver robotique en ville !

e-ratic #1 ver
La sérénité de la ville est balayée par une créature bionique déboulant de nulle part !

La situation d’Oliver rappelle à de nombreux niveaux celle de Peter Parker. Les deux jeunes gens doivent composer entre leur vie d’étudiant et de héros, tout en intériorisant une disparition douloureuse. L’ambiance et les visuels des passages super-héroïques d’E-Ratic se rapprochent grandement de Spider-Man Into the Spider-Verse, preuve supplémentaire que Kaare Andrews puise dans l’imagerie de Spider-Man, Peter Parker comme Miles Morales d’ailleurs, pour nourrir l’univers de son propre héros.

Les liens avec l’araignée sympa du quartier de Marvel se multiplient et paraissent évidents, dans la caractérisation d’Ollie, dans ses mal-êtres intérieurs et même par le biais des propos qu’il peut tenir. Par exemple, un dialogue entre lui et sa mère pique gentiment et implicitement le Fresh Start de Marvel, un énième relaunch des séries de la Maison des Idées pour booster leurs ventes à la suite de Civil War II, événement de la firme coïncidant de quelques mois avec la création d’AWA. Les anciens de Marvel profitent de leur structure pour libérer leur parole et dénoncer les vices, notamment commerciaux, des Big Two.

À partir de ce postulat basique d’origin story, Andrews rajoute des thématiques très concrètes à son propos telles que les difficultés financières des familles monoparentales ou celles liées au fait de se construire à l’adolescence. Les problématiques existentielles typiques de films d’ados se déroulent en parallèle de la désillusion brutale de la mère vis-à-vis de sa nouvelle vie pas si idéale. Leurs difficultés dénotent avec la vie stéréotypée du grand frère Leif, sportif et populaire.

Les lieux communs exploités par l’artiste derrière Iron Fist : The Living Weapon se voient compensés par un sens du réel incisif. Il pose les pions de son intrigue le temps d’une case voire d’une page afin de privilégier la caractérisation de son protagoniste, notamment pour raviver le souvenir douloureux du père absent. La teneur super-héroïque de l’issue se limite finalement à moins d’une dizaine de pages, le tout dans l’urgence de l’action, préférant ainsi se concentrer sur la véritable identité d’Oliver Leif tout en teasant son alter-ego masqué.

Son écriture cyniquement acerbe critique tambour battant le corps enseignant américain, chaque professeur mis en scène en prend pour son grade : la professeure désabusée, la jeune maîtresse brillant par sa bienveillance candide traduite tactilement, le directeur d’établissement médisant envers ses collègues ou Marquez, l’enseignant obnubilé par des idées fixes qu’il cherche à imposer de force, à inculquer sans la moindre pédagogie.

De manière générale, l’auteur dote ses personnages de fonctions clairement définies pour mieux les subvertir par la suite. Kristen, à l’instar d’Angela Hayes dans American Beauty, se valorise en rabaissant les personnes environnantes, elle vit dans le regard des autres. Une ambiguïté dans sa personnalité transparaît et laisse penser qu’elle n’est pas aussi superficielle qu’il n’y paraît jusqu’à la dernière page de l’issue où son vrai visage se dévoile. Dans la même logique, il y a fort à parier que Bijou, l’ami d’Oliver à la croisée entre Ganke Lee, le meilleur ami de Miles Morales, et le Flash Thompson du Marvel Cinematic Universe, causera du tort au jeune héros dans la suite de l’histoire après avoir été surprenamment avenant à son égard.

Si l’écriture d’Andrews s’avère reconnaissable, ses dessins le sont d’autant plus. Le visage du professeur Marquez représente parfaitement la sur-expressivité caractéristique de l’artiste.

Marquez, qui ne jure que par le “bien” et une vision erronée du communisme, n’apprécie pas qu’on lui tienne tête.

Les couleurs vives et nuancées de Brian Reber appuie l’aspect cartoonesque des traits de Kaare Andrews. Cette association artistique rappelle parfois les illustrations d’Amanda Conner, notamment certains visages montrés en gros plan.

Stupéfaction et surprise se lisent sur ces visages.

L’excentricité visuelle d’Andrews, bien que peu sollicitée sur cette issue, explose au sein des dernières pages et dynamise le combat fugace qui s’y trouve, pour le plus grand plaisir de ses fans.

À la lecture du premier numéro de cette série, on pourrait voir E-Ratic comme une reprise monotone de l’origin story de Peter Parker. Cependant, la folie de Kaare Andrews prend progressivement le pas sur les similitudes avec l’Homme-Araignée pour conférer à son intrigue une ironie cinglante, couplée à un portrait touchant d’une famille modeste et accablée. Les clichés super-héroïques se déversent dans ce mélange pour afficher leurs ficelles artificielles qu’incarnent les personnages. Le tout ne transcende pas par son originalité mais a le mérite de fonctionner grâce à des visuels réussis et à un mystère autour des pouvoirs d’Oliver que le lecteur ne demande qu’à comprendre.

Sans pour autant considérer ce numéro comme révolutionnaire ou même mémorable, il attise la curiosité envers la suite qui saura briser durablement le classicisme d’E-Ratic pour en faire un titre captivant ou, à l’inverse, passera à côté de son potentiel initial de créer une œuvre inédite à partir d’une base communément admise en termes d’origines de super-héros.

C’est sur cette note moyenne que s’achève cette review. J’espère qu’elle vous aura plu ! Je pense qu’E-Ratic vaut le coup d’oeil, bien que ce premier chapitre ne soit pas des plus enivrants. Quoi qu’il en soit, je vous retrouve rapidement pour de prochains articles, à très vite !

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