[Review] Hungry Marie

[Review] Hungry Marie

Il m’arrive parfois d’apprécier un récit à tel point que je m’intéresse ensuite à son auteur et à toutes ses créations. C’est le cas par exemple pour Tite Kubo, le créateur du manga Bleach dont j’ai pu dévorer chaque série ou one-shot, le tout étant sorti en France pour mon plus grand bonheur. Il est tout autant possible que je me passionne pour une œuvre sans même me renseigner sur la personne qui en est à l’origine ou le reste de sa bibliographie, comme ce fut le cas après ma lecture de Beelzebub, manga dont Kaisuke avait d’ailleurs fait une critique du premier tome. Le nom de Ryuhei Tamura,le mangaka à l’origine de l’œuvre précédemment citée, ne me disait rien jusqu’à ce que je me procure Hungry Marie, sa seconde série en quatre tomes, parue en France en 2017 aux éditions Kazé.

Au centre du manga se trouve l’histoire d’amour entre Taiga et sa voisine Anna. La jeune femme fait partie d’une organisation cherchant à ressusciter Marie-Thérèse Charlotte, la fille de Marie-Antoinette. En plus de ce programme déjà insolite, Taiga se retrouve coincé dans l’enveloppe charnelle de Marie-Thérèse fraîchement revenue d’entre les morts après avoir été touché par la foudre. Dépourvue de corps, l’esprit de celle qu’on surnommait Madame Royale se réfugie dans le corps de Taiga. L’occultisme se voit désamorcé par Tamura dans une intrigue rocambolesque marquée par son humour caractéristique.

Un autre élément récurrent du mangaka s’immisce dans Hungry Marie, un détail qui m’a gêné à la lecture de la totalité du premier volume. Les personnages principaux de ce manga ressemblent à l’identique aux protagonistes de Beelzebub. Marie-Thérèse hérite du look d’Hilda, on confond involontairement Taiga à Oga et même le père d’Anna ne fait qu’imiter l’apparence d’Alaindelon. Cette similitude déstabilisante ne s’abat que sur les initiés de son œuvre précédente. Cependant, du fait de la popularité largement plus établie de Beelzebub, il est difficile de ne pas reprocher au mangaka ce choix volontaire et plutôt maladroit.

Plus que la similitude graphique qui les rapprochent, les personnages des deux œuvres sont drastiquement identiques aussi sur le plan psychologique. Il semble logique que certains dessins évoquent des illustrations antérieures d’un même dessinateur, comme l’antagoniste Grimmjow de Bleach qui a fortement inspiré le design de Bruno Bangnyfe, un autre méchant imaginé par Tite Kubo pour son nouveau manga Burn The Witch. À la différence de ce dernier, où la réflexion ne se fait que la première fois que l’on rencontre le personnage, les héros de Ryuhei Tamura évoquent constamment leurs sosies d’antan.

Le mangaka a au moins conscience de ses torts et s’en amuse.

Le shonen humoristique adopte les mêmes ressorts comiques que son prédécesseur. Les situations improbables enlisant les protagonistes dans un embarras dont ils ne peuvent se dépêtrer sont légion. Les lecteurs friands de l’humour emblématique de l’auteur, déjà à l’œuvre dans Beelzebub, se trouveront en terrain connu et devraient s’y plaire. La marque de l’artiste, fondée sur la gêne des personnages, fonctionne toujours autant et reste bien maîtrisée. Par exemple, le prêtre reçoit un colis puis demande à son assistant de préparer le rituel, ce à quoi il lui répond : « vous avez encore reçu un magazine cochon ? » Graveleux, puéril mais diablement efficace, tel est l’esprit de Tamura.

Le problème empêchant Hungry Marie de réellement décoller réside majoritairement dans l’environnement à travers lequel évolue les personnages. Comme pour les designs des protagonistes, l’ambiance de ce manga reste bien trop similaire à celle de Beelzebub. Les lecteurs de l’ancienne œuvre pourront alors rapidement ressentir une certaine lassitude face à ces situations prévisibles car déjà vues dans le manga de 2009 et terminé en 2014, soit trois ans avant la sortie de Hungry Marie. Ryuhei Tamura ne se renouvelle pas d’une œuvre à l’autre. Cette paresse se ressent même dans les similitudes scénaristiques de ces deux productions : un jeune lycéen très fort au combat et son meilleur ami pervers vont, par l’intermédiaire d’un grand moustachu, devoir cohabiter avec un être démoniaque qui menace son intégrité physique. Cette alliance improbable mène le héros à se faire fréquemment maltraiter par une jeune femme blonde à fort caractère.

En plus de ne pas être originale, l’histoire peine à convaincre. Elle permet toutefois d’acquérir quelques connaissances sur la révolution française et plus spécifiquement sur Marie-Antoinette. Les élèves peu attentifs en cours d’histoire, dont je faisais partie, pourront ainsi découvrir entre autres le nom de son amant en la personne d’Axel de Fersen. Mais, à l’exception de la curieuse véracité à certains moments de l’intrigue, la partie narrative de Hungry Marie déçoit à plus d’un égard. Déjà, les pouvoirs de Marie-Thérèse, pourtant très prometteurs tant d’un point de vue esthétique que scénaristique, ne sont finalement jamais réellement exploités et ne gagnent en importance qu’à l’apogée du récit.

Ensuite, une quantité non négligeable de personnages secondaires, introduits sans aucune raison, sont réduits à une apparition fugace, accessoire, et ne disposent même pas d’une conclusion à leur sous-intrigue. En vrac, quid de la romance entre Marie-Thérèse et Leo Nahori ? Pourquoi diable Yuzu ne réapparaît-elle plus après le tome 2 ? En quoi l’affrontement avec Lilisu, la reine du lycée Saint-Antoine où se déroule l’intrigue et ennemie principale du second volume jusqu’au début du troisième, fait-il avancer l’histoire ? Tant de questions que le mangaka laisse béantes, irrésolues. Les desseins de l’organisation ne seront jamais véritablement expliqués non plus, de même que les raisons qui poussent ses membres à vouloir ressusciter Marie-Thérèse. Ce point est pourtant central pour le postulat de base du manga qui repose intégralement sur cet objectif macabre injustifié.

En plus de ne pas prendre le temps de conclure les événements qui se déroulent en son sein, le manga part dans tous les sens. L’antagoniste final débarque brusquement, sans représenter la moindre menace crédible, et la conclusion arrive comme un cheveu dans la soupe. Pour compenser ses faiblesses scénaristiques, Tamura use de toutes les facettes d’humour à sa disposition, y compris de références réflexives dans lesquelles il brise avec dérision le quatrième mur comme à son habitude. À titre d’exemple, Taiga vainc un grand nombre de personnages tertiaires prenant trop de place dans le troisième tome en justifiant que l’œuvre dont il est le héros se concentre en premier lieu sur son histoire d’amour. De là à déclarer que Taiga et Deadpool font les mêmes blagues, il n’y a qu’un pas mais je laisserais à chacun la liberté de tirer ses propres conclusions.

Si l’aspect comique permet à Hungry Marie d’être au mieux une lecture agréable, il ne compense pour autant pas les faiblesses narratives du manga. Néanmoins, il ne faut pas oublier que Hungry Marie, comme Beelzebub avant lui, se présente avant tout comme une parodie de shonen. À ce titre, les combats à l’instar de One punch Man ne s’éternisent pas, l’un est toujours plus fort que l’autre. Un coup unique suffit à remporter le combat, ce qui rend toute l’exposition préalable terriblement absurde. Le même ressort comique est déployé dans Hungry Marie pour l’affrontement opposant les héros aux bras droits de l’antagoniste final, Robert et Bernard. Si, si, je vous jure que ce sont leur nom.

Tamura semble avoir conscience de la qualité discutable de son œuvre et le fait savoir à son lectorat à travers une note au début du dernier tome, comme un aveu d’échec lucide : « Et voilà, c’est déjà la fin de ce manga. Je ne suis pas satisfait, alors je pars m’entraîner pour revenir plus fort ! » En tant que fan, je le prends aux mots et espère ne pas ressentir à nouveau cette déception regrettable.

Le dernier volume nous offre en bonus une cinquantaine de page d’un one-shot créé par le même auteur : Tiger Dragon Brothers. J’en profite donc pour écrire quelques mots à son sujet. À mes yeux, ce récit bien plus concis a le mérite de se clore sur une fin efficace et de posséder un humour fonctionnant davantage que celui trop absurde et artificiellement tiré en longueur de Hungry Marie. Visuellement, les personnages ressemblent encore et toujours aux héros de Beelzebub, même s’il s’agit à chaque fois d’une réelle volonté de son créateur. Cherche-t-il, par ce biais, à ancrer son style graphique dans l’esprit de ses lecteurs ou n’arrive-t-il pas à fournir des propositions plus audacieuses ? Voici l’ultime question sans réponse que m’évoque la lecture de Hungry Marie.

Malgré tout, la lecture de ce manga relativement court reste divertissante, en grande partie grâce à l’humour de son auteur et à ses volontés parodiques plutôt réussies. Toutefois, le contexte vaguement historique posé par Ryuhei Tamura donne lieu à une suite de sketches situationnels plus qu’à un véritable manga à part entière. Les très nombreux gags ne suffisent pas à masquer le caractère bancal et décousu du scénario qu’ils accompagnent. Pour ne pas s’enliser dans une spirale navrante et artistiquement névrosée, le mangaka doit sortir de sa zone de confort, aussi bien dans ses illustrations que dans ses canevas narratifs, afin d’offrir une histoire réellement inédite et rafraîchissante.

Sa nouvelle série Shakunetsu No Niraikanai semble suivre cette voie salvatrice en s’émancipant du design des anciens personnages de l’artiste. Néanmoins, le manga a aussi l’air de malheureusement traiter une nouvelle fois les aventures d’un homme devant s’occuper d’un enfant. L’ombre pesante de Beelzebub semble toujours lui coller à la peau, et ce pas forcément en bien.

Quoi qu’il en soit, j’espère que cette critique vous aura plu. Vous l’aurez compris, elle est davantage là pour vous conseiller Beelzebub davantage que ce Hungry Marie mitigé. En tout cas, nous nous retrouverons rapidement pour de nouveaux articles. À très vite donc !

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