[Review] Jem et les Hologrammes tome 1

[Review] Jem et les Hologrammes tome 1

L’annonce d’un remake, que ce soit en film ou en série, produit généralement la même réaction agacée chez une partie bruyante du public. Perçue négativement comme une preuve d’un manque d’originalité et de prise de risques de la part des studios, cette pratique largement répandue permet pourtant de réactualiser des films d’antan tout en profitant de leur rayonnement passé.

Bien qu’il ait éclipsé son prédécesseur de l’inconscient collectif, Scarface de Brian de Palma ne constitue à l’origine qu’une modernisation du film éponyme réalisé par Howard Hawks. Elle se manifeste dans des éléments assez simples : son changement de personnage principal, Tony Camonte se voyant supplanté par l’incontournable Tony Montana incarné par Al Pacino, et par la transposition de son intrigue de la Prohibition des années 20 au Miami des années 80.

La mise en chantier d’un remake permet aussi de créer immédiatement une attente dans le cadre d’une licence connue grâce à la nostalgie suscitée par cette dernière. En contrepartie, la réticence provoquée suite à sa révélation au grand public s’en voit décuplée. Beaucoup de spectateurs fustigent Disney et sa mode des remakes en prises de vues réelles tirés de son catalogue de films d’animations classiques. À l’inverse, personne ne se soucie ni ne soupçonne que Nightmare Alley, l’un des prochains long-métrages de Guillermo Del Toro, se fonde sur le film éponyme de 1947.

Pour autant, le refaçonnage contemporain d’un film dont l’ancienneté ne remonte qu’à quelques décennies peut donner de bonnes surprises, comme j’avais déjà pu l’évoquer dans ma critique du manga No Man’s Land. Si le résultat peut s’avérer décevant, ces projets semblent parfois animés par un désir d’actualisation cohérent. Je pense par exemple au film Chucky de 2019 qui semblait s’approprier la place toujours plus importante de la technologie dans notre quotidien pour rendre la poupée démoniaque puissante et effrayante. De manière assez similaire, la nouvelle mouture de Candyman de Nia DaCosta, scénarisée et produite par Jordan Peele, tend à dresser un propos critique en imbriquant des problématiques raciales actuelles au cœur de son aspect horrifique.

C’est avec le même espoir d’être agréablement étonné que j’ai découvert le premier tome de Jem et les Hologrammes, publié en 2016 par Glénat Comics en France pour coïncider avec la sortie du film éponyme de Jon M. Chu.

Mes connaissances du dessin animé originel se résumant à sa présentation succincte dans une vidéo du Joueur du Grenier, la nostalgie n’entrera nullement en compte dans ma critique. Mon attirance pour le titre s’explique par l’équipe créative aux manettes des nouvelles aventures de ces héroïnes cultes des eighties.

La scénariste Kelly Thompson, dont l’œuvre prolifique regroupe notamment les dernières séries Black Widow, Deadpool et Captain Marvel publiées par la Maison des Idées, signait ici son premier ouvrage dans le monde du comics après avoir écrit deux romans.

Sa comparse sur ce titre est un nom bien connu des fans des Tortues Ninja, comme mon collègue Wade ! En effet, Sophie Campbell chapeaute les aventures des TMNT depuis l’issue #101, pendant un temps entièrement seule, puis uniquement en tant que scénariste. Et avant cette succession au duo Kevin Eastman/Tom Waltz, qui ne reste jamais très loin des aventures des fils de Splinter, l’artiste avait déjà illustré plusieurs de leurs histoires, telles que l’arc narratif Northampton ou la micro-série dédiée à Leonardo.

Mais cessons cette divagation, Michelangelo et ses frères occupent déjà bien assez de place sur le blog ! La créatrice de Wet Moon et Shadoweyes assure la partie graphique de cette réactualisation d’une icône féministe insoupçonnée aux premiers abords ou, a minima, sous-évaluée dans l’inconscient collectif.

La première prouesse du tandem se situe dans la distance prise avec le dessin animé originel au profit de sa réinvention. La façade niaise erronée qui pouvait se dégager de l’œuvre de Christy Marx aux yeux des néophytes se dissout immédiatement grâce à un sens du réel bienvenu. Le tome s’ouvre sur une exposition nette des doutes de Jerrica Benton, de ses hésitations mettant en péril la participation du groupe qu’elle forme avec ses sœurs au concours Misfits VS!. Bien que compréhensives et soudées, ses sœurs ne cachent pas leur découragement. L’exaspération de Kimber se manifeste tout particulièrement et dénote de l’inquiétude sincère d’Aja et Shana.

L’image de groupe parfait, composé de filles à l’union infaillible, se retrouve ainsi d’office brisée au profit d’un traitement réaliste des angoisses et des problèmes du quatuor d’orphelines. Pour autant, cette nouvelle mouture de Jem et les Hologrammes conserve les looks flashys qui font l’essence de la licence. Sans s’encombrer à les expliquer, elle les crédibilise et les remet au goût du jour pour éviter un écueil visuel ringard. Cette authenticité compense les quelques éléments invraisemblables pourtant constitutifs des aventures de Jerrica et de ses sœurs, comme l’apparition plutôt brusque de Synergy.

Les fondements de l’univers des Hologrammes ne changent pas radicalement, ils subissent néanmoins un léger pivot. Mes lacunes en Jem me font me fier au synopsis de la page Wikipédia du dessin animé pour développer cette comparaison. Ainsi, le groupe des sœurs Benton n’est pas créé pour défendre la réputation de leur défunt père mais existe déjà avant même que naisse leur rivalité avec les Misfits. Si l’héritage de leur père existe toujours à travers le centre Starlight ou l’hologramme musical qu’il a codé, son influence se voit amoindri dans un souci de vraisemblance. Exit donc Starlight Music et Eric Raymond, l’associé véreux du paternel Benton ! De même, Rio Pacheco travaille pour les Misfits avant de croiser la route des Hologrammes et non plus pour leur père.

Là encore, ces modifications octroient à l’intrigue inédite une plausibilité accrue par rapport à son aînée. Néanmoins, Thompson exploite aussi des motifs rocambolesques propres à la franchise, comme les accidents à l’ampleur démesurée provoqués par les Misfits. La différence significative tient dans le traitement psychologique crédible des personnages. Les filles ne se contentent pas de subir passivement cet événement grave comme elles pouvaient le faire dans la série animée. Le sabotage dont elles sont victimes les choquent et des conséquences notables en découlent.

La nuance instillée dans la confrontation antagonique entre les Hologrammes et les Misfits participe aussi grandement à la cohérence du titre. À l’exception de Pizzazz qui occupe toujours son rôle de grande méchante tyrannique, suivie relativement ardemment par les autres membres des Misfits, les jeunes filles partagent beaucoup plus de points communs qu’il n’y paraît. Plusieurs doubles pages musicales superposent des paroles de chansons à des moments de vie. Ces passages mettent en parallèle le quotidien des deux groupes et les similarités des huit jeunes filles, prouvant que des passerelles amicales voire intimes pourraient avoir lieu. Cette animosité poreuse s’incarne dans la relation amoureuse, aussi intense que tumultueuse, vécue par Kimber et Stormer, la claviériste des Misfits. Le manichéisme se rompt même si des tiraillements entre loyauté et sentiments subsistent.

La chanson de Jem et les Hologrammes accompagne des moments de vie des deux “familles musicales”, des deux couples formés au cours de ce premier tome et de plusieurs filles seules.

Thompson et Campbell, en plus de leur admiration pour l’œuvre de Christy Marx qu’elles retravaillent pour un public nouveau, glissent des clins d’œil à des monuments des comic books dans cet ouvrage. La célèbre couverture de X-Men #100 fait l’objet d’une reprise comique lors de la première rencontre mouvementée entre les deux groupes au complet.

Visuellement, le titre profite d’un style éloigné des standards attendus dans les comics. Les illustrations de Sophie Campbell semblent à la place cristalliser des influences issues des mangas et de cartoons. La colorisation vive et épurée de M. Victoria Robado correspond parfaitement aux dessins de Campbell, donnant un résultat haut en couleur cohérent avec l’esprit de la série originale. De cette synthèse résulte des expressions faciales très expressives, les yeux des personnages le sont tout particulièrement.

Des corps de toutes sortes sont esquissés spontanément grâce à la polyvalence du trait de l’artiste. La convexité des visages s’adapte au personnage mis en scène pour éviter une redondance visuelle. À titre d’exemple, la mâchoire carrée de Rio allonge son visage tandis que les têtes de Stormer ou d’Aja sont plus petites, plus rondes.

Dans le même ordre d’idée, plusieurs histoires amoureuses de tous bords surviennent rapidement dans ce premier tome. La tendresse bienveillante qui en émane accentue leur impact émotionnel et compense leur soudaineté. Nullement forcé, ce spectre étendu de représentations prône la tolérance de manière remarquablement naturelle.

Le duo d’artistes parvient à actualiser les thématiques abordées par Jem et les Hologrammes depuis sa création tout en gardant l’imagerie tape-à-l’œil qui en a fait la réputation et le succès. Au-delà de la trame initialement conçue par Christy Marx dans les années 80, Kelly Thompson vise avant tout à montrer des jeunes filles vivre pour elles-mêmes. Elles ne cherchent à aucun moment l’approbation de qui que ce soit, ni à satisfaire le regard d’une tierce personne. Les Hologrammes, comme les Misfits, brillent par leur détermination, leur passion pour la musique et s’humanisent par le biais de craintes dépeintes de manière authentiques, sans être romancées. Le comics ne se fige pas dans un modèle de représentation unique mais profite au contraire de l’excentricité des tenues de ses héroïnes pour déployer un large panel de physiques, d’orientations sexuelles et de personnalités dans un style énergiquement éclatant.

La nostalgie des autrices pour Jem ne les empêche pas de redynamiser les bases de la licence, ni de rajeunir l’apparence des personnages. Ces derniers renvoient une humanité indiscutable qui les rendent attachants, de même que leurs péripéties les plus légères comme les moments plus sérieux. Le scénario, bien que conventionnel, fait preuve d’une efficacité rendant la lecture agréablement prenante.

La préface de Kelly Thompson et le texte de Pia-Victoria Jacqmart en fin d’ouvrage se révèlent très éclairants sur les vertus du projet de modernisation de Jem et les Hologrammes entrepris par les deux artistes. Derrière son apparat girly, cette version réactualisée témoigne d’une ouverture d’esprit véhiculée sans artifices permettant de comprendre la portée militante du titre, sans que ce point n’en soit la seule force pour autant.

C’est sur ces mots que se clôt ma critique du premier tome de Jem et les Hologrammes ! J’ai l’impression que cette édition française, pourtant complétée par des fiches de présentation des personnages principaux et par une galerie de couvertures alternatives, est passée inaperçue. N’hésitez pas à lui laisser sa chance si ma review a attisé votre curiosité ! Sur ce, je vous dis à très vite pour de nouveaux articles.

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