[Review] La Fin des Irin tome 1 : Quand Game of Thrones rencontre la religion et la science-fiction !

[Review] La Fin des Irin tome 1 : Quand Game of Thrones rencontre la religion et la science-fiction !

La spiritualité accompagne la vie humaine depuis des millénaires, de nombreuses sociétés s’articulaient exclusivement autour de la religion et de ses divinités. Encore de nos jours, les textes sacrés continuent de fournir des enseignements, des préceptes à suivre pour les croyants. Qu’on le soit ou non, l’impact de la religion sur l’imaginaire collectif est indéniable. De ce fait, il paraît évident qu’intellectuels et artistes s’approprient ce pan culturel pour moduler leurs propres univers à partir de cette matière féconde. Dans une moindre mesure, j’avais dressé un constat similaire pour les écrits de H.P. Lovecraft.

La Fin des Irin forme un ambitieux projet multimédia mêlant les figures de différentes religions à des éléments technologiques futuristes et à une intrigue rythmée par des tensions familiales. Pour prolonger l’expérience du lecteur et enrichir son univers fondé sur le réel, la bande dessinée est consultable gratuitement sur un site Internet dédié, accessible en français et en anglais, contenant plusieurs parties informatives.

Toute une généalogie est créée à partir de El, une appellation vraisemblablement reliée au dieu sumérien Enlil, le père de tous les dieux. Ce sont ses enfants qui articulent tout le récit scénarisé par Rob McMillan et illustré par l’artiste néerlandais Wouter Gort : Baal et Yahweh. Le scénariste, sans réelle expérience au moment de son recrutement par le mystérieux créateur fan d’archéologie Wildfry à l’origine du projet, remet en scène le conflit biblique entre les deux fils d’El et en fait découler une hiérarchie concentrant la rivalité entre Baal et Yahweh. La lignée de ce dernier est perçue comme inférieure suite à l’assassinat de Marduk, le plus grand dieu babylonien et accessoirement premier fils de Baal, commandité par Yawer, fils de Yahweh. Suite à ce meurtre fratricide, les descendants de Yahweh sont exilés sur Caspius, une planète à plusieurs années-lumières de la Terre, sous la coupe de Sarosh, l’un des petits-fils de Baal. Son cousin, Wariq, cherche à se rebeller de cette tutelle imposée.

Ces tensions filiales paraissent bien éloignées de la vie d’Anahita, une jeune femme terrienne en situation de handicap vivant avec sa mère pieuse. Les deux réalités vont subitement se percuter par l’intermédiaire d’un personnage : Satan. Ce dernier rend l’usage de ses jambes à Anahita, en plus de lui révéler sa véritable nature. Elle est une Irin, membre d’une race hybride entre les humains et les siriusiens, la race divine des descendants d’El.

Conçu dès le départ comme une trilogie, Last of the Irin s’ouvre sur un tome très informatif, voire trop introductif, ensevelissant son lectorat sous une avalanche de personnages et d’événements importants à retenir, de lieux variés parcourus. Le namedropping est particulièrement légion durant la première moitié du volume, rendant parfois la lecture difficile à suivre tant il y a de personnages à mémoriser et de cadre spatio-temporels traversés par l’intrigue. Le site web du projet, bien qu’immersif, ajoute une couche supplémentaire de renseignements à assimiler via des références au Codex. Cette dernière, encyclopédie interne au site compilant de nombreuses informations autour de la religion et des personnages du récit, rappelle le sérieux et la précision du travail de recherches effectué pour que la fiction puise au mieux dans la réalité des textes religieux. Les onglets CODEX et HISTOIRE incarnent ces deux caractéristiques fondamentales de La Fin des Irin : une œuvre ambitieuse, enracinée dans le réel, mais incontestablement exigeante.

Mes incessants allers-retours entre l’arbre généalogique qui ouvre le tome et l’histoire qui y est narrée me pousse à croire qu’un accès perpétuel et rapide, en un clic, à cette ressource fluidifierait grandement la compréhension de l’intrigue ainsi que sa lecture. Au final, l’histoire commence à gagner en clarté lorsque toute la partie introductive s’achève et que la protagoniste est clairement définie, de même que les objectifs de ses ennemis à venir. Le plaisir de lecture s’en est vu accru mais à peine quelques pages avant la fin surprenante du premier tome, dont le statu quo incite à lire la suite.

La boussole dans ce monde bâti sur une abondante constellation de personnages.

Sous cet apparat relativement rédhibitoire d’intellectualisme à outrance se dévoile une intrigue finalement assez simple. Le lecteur suit une famille se déchirant de l’intérieur, implosant, parmi laquelle un nouveau bourgeon de la branche méprisée des descendants d’El apparaît de manière insoupçonnée. La confrontation entre la lignée pure et la bâtarde Irin se profile, cadencée par des retournements de situation bouleversant les relations entre les nombreux personnages. De ce fait, une deuxième lecture me paraît réellement nécessaire pour pleinement profiter du vaste scénario proposé. N’étant pas spécialement convaincu que ce conseil joue en la faveur de la bande dessinée, il me semble néanmoins vraiment opportun pour apprécier la justesse des rites et des divinités invoquées et remaniées, fusionnée de manière symbiotique avec leur prolongement futuriste imaginé par l’équipe du titre. Les traditions religieuses finement étudiées par Wildfry et hautement documentées sur le site légitiment et crédibilisent la dérivation profane assumée de l’intrigue vers la science-fiction.

Comme son scénario, la partie graphique de La Fin des Irin apparaît cohérente avec l’ambition de ses auteurs mais peut aussi représenter un frein considérable pour les nouveaux lecteurs. Le processus artistique atypique, mêlant ébauches traditionnelles, outils numériques et modélisation 3D, a le mérite de s’éloigner des conventions visuelles pour obtenir un cachet s’apparentant davantage à certaines productions vidéoludiques comme Borderlands.

Cette fausse impression de colorisation numérique de dessins manuels profite grandement aux décors et aux tenues, atteignant ainsi un minutieux niveau de détails, ainsi qu’aux surprenantes effusions d’hémoglobine survenant avec une crudité frontalement assumée. L’utilisation maîtrisée et récurrente de la perspective octroie à la partie graphique une profondeur de champ appréciable, propice à dynamiser les scènes d’actions. Néanmoins, le découpage trop souvent conventionnel et cloisonné brouille parfois la fluidité de la lecture, déjà perfectible.

Là où le bas blesse et pourra grandement affecter l’appréciation de cette œuvre, c’est au niveau des visages humains. Si les mouvements des corps me semblent crédibles et plutôt bien retranscrits, les faciès des personnages les dépossèdent de leur humanité à mes yeux. Ce problème, subjectif j’en conviens, provient du cel shading reposant trop sur des variations d’ombres et de lumières, et pas assez sur des nuances de couleur. Les décors, et les corps dans une certaine mesure, bénéficient de dégradés plus subtiles, au détriment des visages ombragés mais plutôt simplistes en termes de teinte.

Pour autant, les personnages ressentent évidemment des émotions, que la BD reproduit d’ailleurs avec une inégalité désagréable. Certains jouissent d’une sur-expressivité, comme Marduk ou Anahita, appuyée par des gros plans devenant plus ou moins volontairement effrayants par moments. D’autres, à l’instar d’une majeure partie des personnages à l’importance minime voire inexistante, dont le docteur traitant la maladie de la jeune fille fait partie par exemple, ne laissent s’échapper aucune étincelle de vie de leur face monolithique. Cette sensation de suivre des êtres désincarnés, rigides, instille une certaine artificialité dans leurs échanges et dans leurs réactions. Sarosh et sa surprise face à un accident inattendu traduit bien le genre d’émotions rendues feintes, peu crédibles, à cause du style graphique de Wouter Gort.

La surprise de la case de gauche peine à convaincre tant le visage de Sarosh paraît figé, irréel.

Satan fait office d’unique exception face à ce constat regrettable grâce à son visage marqué, aussi bien jeune au début de l’ouvrage que plus âgé dans la suite de celui-ci, échappant ainsi à l’aspect rudimentaire décrit auparavant. Avec une sagesse espiègle et un charisme semblables au personnage incarné par Sean Connery dans Highlander ou au Mr Wednesday campé par Ian McShane dans la série American Gods, le mentor d’Anahita se révèle vraiment captivant. Sa sympathie n’interfère pas pour autant avec la gravité des événements auxquels il assiste ni avec ses machinations.

Des descendants d’El, seul Wariq se voit caractérisé par son alcoolisme et par toutes les péripéties narrées dont il est au cœur. Même Anahita, la protagoniste de la trilogie Last of the Irin, n’a pas encore révélé son plein potentiel. Ce premier tome relègue son personnage principal à un statut finalement assez accessoire pour pouvoir accomplir sa mission première d’expliquer de manière exhaustive l’univers du titre au lecteur et d’introduire sa suite prometteuse. Les changements radicaux, physiques et psychologiques, d’Anahita laissent entrevoir un affrontement aussi musclé que spectaculaire contre ses futurs adversaires.

L’inspiration cinématographique transparaît par le design de l’armure de Satan et dans la contre-plongée l’héroïsant mise en œuvre dans la case de gauche.

Le premier tome de La Fin des Irin expose sans mal les aspirations audacieuses de ses créateurs à l’égard du projet. La vision cinématographique qui anime le webcomic, évoquée entre autres par Wildfry dans une interview, se manifeste de bien des manières ; dans son écriture comme dans ses visuels. Des éléments formels, tels que certains angles de vues disséminés au sein des cases de la BD, en sont pétris. Ils le sont toutefois moins encore que le style graphique dans sa globalité donnant vie à des storyboards ou au fait que Robert McMillan ait été scénariste pour le cinéma avant d’écrire pour ce roman graphique. Le cel shading, en dépit de son caractère insolite, apparaît trop sommaire pour atteindre la qualité visuelle des jeux vidéos qui ont potentiellement pu influencer le style de Wouter Gort. Sa singularité graphique sert à déployer des décors précisément fournis mais confère aux êtres vivants une immobilité et une implacabilité fâcheuses. La profusion de personnages mis en scène n’aide pas non plus à adhérer à cette intrigue de querelles familiales, dont l’ampleur rappelle celle de Game of Thrones. L’entremêlement trop soutenu de péripéties, de personnages et d’époques trouble l’intelligibilité de la BD, de même que le découpage fractal des pages.

L’extrême générosité dont fait preuve La Fin des Irin s’explique par l’étendue des recherches historiques entreprises par Wildfry, son créateur. Elles donnent par ailleurs son cachet à ce récit de science-fiction ancré dans la réalité des textes religieux. Néanmoins, ce travail aurait pu nourrir la fiction sans être retransmis en intégralité au lecteur, au risque de surcharger sa narration. Puisqu’il n’intègre pas réellement un aspect pédagogique, le premier volet de la trilogie Last of the Irin souffre d’un manque de clarté demandant un effort de lecture active, attentive pour que sa richesse soit appréciée.

Ma review étant terminée, j’espère qu’elle vous aura plu. Dans le cas de cette œuvre particulière, je ne peux que vivement vous conseiller de vous faire votre propre avis en lisant La Fin des Irin sur le site du webcomic. Je ne doute pas que votre réception pourra différer et même diffèrera de ma propre perception. Nous pourrons ainsi en discuter sur les réseaux sociaux ou en commentaire si vous le souhaitez ! Quoi qu’il en soit, je remercie l’équipe française travaillant sur la promotion de la BD pour la découverte et je vous donne rendez-vous prochainement pour de nouveaux articles !

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