[Review] Les Ogres Dieux tome 1 – Petit

[Review] Les Ogres Dieux tome 1 – Petit

Paix à son âme, gloire à son œuvre.

Début 2020 s’éteignait Hubert, un scénariste et coloriste renommé de bandes dessinées. Ne connaissant à l’époque ni l’homme ni les créations dont il a été à l’origine, cette triste annonce ne déclencha aucune vive réaction chez moi. Cependant, son nom me réapparut à l’occasion du festival d’Angoulême 2021. Après avoir étudié en détail le palmarès de la sélection officielle, deux œuvres d’Hubert s’avéraient récompensées : Peau d’Homme, illustré par Zanzim, publié par Glénat ainsi que le quatrième tome de la série Les Ogres Dieux aux éditions Soleil mis en images par Bertrand Gatignol. Cette coïncidence a fait germer un intérêt curieux pour les travaux de l’artiste décédé. J’ai donc commencé par le titre qui m’intriguait le plus, à savoir Les Ogres Dieux, avec son premier tome intitulé Petit.

Mon choix n’est pas si étonnant puisque la fantasy m’attire énormément, comme vous avez peut-être pu le remarquer avec mes articles sur les terres d’Arran, que j’avais d’ailleurs aussi débuté avec des créatures verdâtres gigantesques, à savoir des Orcs et des Gobelins. Mais ici, place à de l’antiheroic fantasy.

Dans un monde dirigé par le joug d’une grande famille d’ogres consanguins, la femme du roi accouche d’un enfant de taille humaine sans s’en apercevoir. De peur de voir le nourrisson chétif se faire dévorer par les membres de sa propre famille, la souveraine choisit de le cacher dans le château. Trop petit pour être un ogre et trop grand pour être un homme, le petit doit trouver un moyen de survivre, d’exister dans un monde où tout le discrimine ?

Démons intérieurs

De ce récit ressort une thématique majeure, celle de l’obsession. Chaque personnage avance avec une envie irrépressible qu’il ne peut s’empêcher d’assouvir. Petit, le protagoniste de l’histoire, ne peut contenir son désir de s’approcher et de rencontrer la famille qui l’a rejeté. Emione, sa mère, pourtant attentionnée, kidnappe des humaines pour forcer son fils à s’accoupler avec elles. De ces pulsions résultent des réactions irréfléchies autant qu’étonnantes. Le scénario de la BD se dote ainsi d’une part d’imprévisibilité agréable, les rebondissements vont bon train. Là où j’essaie habituellement d’anticiper les actions durant ma lecture, toutes mes théories se montraient erronées avec Les Ogres Dieux. L’intrigue avance toujours de manière surprenante et s’immisce dans des chemins plus qu’inattendus.

Histoires parallèles

Ce coté déroutant vient aussi par le flou spatio-temporel qui nimbe l’univers introduit. Il n’est pas question de poser des lieux, des dates ni de présenter longuement des personnages. Un banquet sert d’unique introduction pour tisser les bases du monde des ogres et montrer au lecteur leur barbarie sans limite. Le lore du titre s’étoffe non pas dans la continuité du scénario mais dans les pages d’entre-chapitres.

Découpé en plusieurs morceaux, l’histoire se développe aussi par l’intermédiaire de contes disséminés entre chaque partie. La structure de ses contes sort du cadre de la bande dessinée pour prendre la forme d’un texte non-illustré. Chaque conte narre les aventures d’un personnage ayant vécu et impacté le monde dans lequel le héros évolue. La plupart du temps, ces personnages connaissent un destin funeste et n’apparaissent aucunement dans les péripéties de Petit. Bien que centrale à la compréhension de l’intrigue, ces individus présentés aléatoirement permettent à l’ouvrage de déployer son univers au travers de deux biais. Ces histoires parallèles intensifient le mystère global puisqu’elles n’interviennent pas de manière chronologique. Par exemple, le fondateur, à l’origine de tout, n’est pas le premier à être décrit lors d’un conte.

Cauchemars banalisés

A travers Les Ogres Dieux, une histoire fantastique sombre s’esquisse. Sans nul doute influencé par Rabelais et son Gargantua, le scénario d’Hubert peut s’appuyer sur son acolyte Gatignol pour mettre magistralement en images son récit. Ses planches, si elles peuvent paraître simplistes et légères au premier abord, n’en retranscrivent pas moins la violence viscérale des géants, leurs folies ou l’immoralité de leurs actes. L’absence de colorisation, remplacée par des aplats de noir, de blanc et de gris, confère au titre une ambiance légèrement poisseuse, où les scènes de barbarie ne tranchent finalement pas tellement des scènes du quotidien. Ce procédé tend à normaliser la monstruosité ambiante. Ainsi, après l’énième repas obscène des ogres, la citrouille géante fourré à l’humain semble tout aussi triviale qu’une feuille qui tombe d’un arbre à l’automne.

Les traits du visage et les yeux exorbités intensifient l’horreur des cris.

Cette égalité de traitement des situations dépeintes permet également de souligner le caractère ambivalent du protagoniste et de sa destinée. Son évolution reste indéterminée, ce qui pousse à se questionner sur les éventualités à venir. Aucun camp ne veut de Petit, alors lequel l’emportera dans son esprit : son côté ogre ou son côté humain ?

Conclusion

Le premier tome des Ogres Dieux ouvre les portes d’un univers lugubre à la progression originale. En mêlant différentes temporalités et plusieurs formes pour les faire exister, le monde des ogres pensé par Hubert profite d’une maturité ahurissante. Celle-ci émane également des dessins de Bertrand Gatignol insufflant une saleté cohérente avec la sauvagerie grotesque omniprésente. La morale n’existe pas vraiment, tous les personnages s’avèrent ambigus et disposent de leur part d’ombre répréhensible. En définitive, c’est une belle découverte que j’ai faite avec ce titre adulte et scénaristiquement solide.

C’est ainsi que s’achève cette critique, j’espère qu’elle vous aura plu ! Si vous souhaitez découvrir d’autres de nos avis sur des œuvres orientées fantaisie médiévale voire heroic fantasy, nos reviews sur l’intégrale Nains sur l’Ordre de la Forge, sur le premier tome de Brigands & Dragons ou sur le comics des Légendes de Baldur’s Gate vous attendent. À très vite !

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