[Review] Manor Black #1 : Un univers horrifique cryptique sublimé par Tyler Crook !

[Review] Manor Black #1 : Un univers horrifique cryptique sublimé par Tyler Crook !

Même si Cullen Bunn est l’auteur du poussif Unholy Grail, avec lequel j’avais probablement été trop tendre à la rédaction de ma review à son sujet, force est de constater que sa carrière brille par sa longévité. En plus d’une décennie de carrière, Bunn a oscillé entre plusieurs genres, chez des éditeurs différents et s’est approprié des personnages à la popularité variante, quand il ne façonnait pas totalement des univers inédits. Sa plume balance entre les titres horrifiques, qu’il hybride avec d’autres catégories génériques comme avec The Sixth Gun qui fusionne horreur et western ou Unholy Grail, sa relecture sombre de la légende arthurienne, et les histoires super-héroïques plus mainstream, autour de personnages cultes tels que Venom, Sinestro ou Deadpool.

Il a d’ailleurs écrit pour le mercenaire disert nombre de mini-séries que j’affectionne : La Nuit des Morts-Vivants, hommage volontaire au film de George Romero, et sa suite, Le Retour du Deadpool vivant, mais aussi et surtout la Deadpool Killogy, connue en France sous le nom de la Massacrologie. Composée de Deadpool massacre Marvel, Deadpool massacre les Classiques et de Deadpool massacre Deadpool, cette trilogie met en scène Wade Wilson tuant à tout va de nombreux personnages de la Maison des Idées et de la littérature américaine au détour de vannes méta dont il a le secret dans des récits gorgés de fan service qui ont su faire mouche à mes yeux.

De ce fait, je me suis dit que je pouvais bien laisser une nouvelle chance à l’auteur et découvrir le premier chapitre de Manor Black, un titre qui traînait désespérément dans ma bibliothèque Comixology. Il retrouve pour l’occasion deux de ses collaborateurs de longue date : le scénariste Brian Hurtt, co-créateur des séries The Damned et de The Sixth Gun, et l’illustrateur Tyler Crook, avec qui il a déjà créé Harrow County, un autre comics horrifique.

Le titre plonge directement son lecteur dans un univers angoissant, que chaque élément nouveau participe à intensifier. Cullen Bunn et Brian Hurtt optent pour une introduction lente et cryptique pour leur histoire placée sous le signe de l’occultisme. Un nombre conséquent d’événements étranges se déroulent d’ailleurs au sein de cette issue, sans pour autant avoir la sensation de les voir se précipiter.

Propulsé en pleine course-poursuite dans les premières pages, le lecteur suit ensuite deux histoires avançant simultanément : l’enquête policière autour du véhicule fugitif retrouvé mystérieusement calciné et la vie au manoir Black, qui donne son nom au comic book. Tout le mystère autour de ce domaine, de ses occupants et des créatures qui semblent peupler ses alentours reste entier à la fin de ce numéro. En effet, ce premier chapitre vise surtout à montrer les fondations de son histoire, à en exposer brièvement le contexte étrange et les personnages pour mieux en lancer l’action dans les numéros suivants. Et, de ce fait, la construction d’une atmosphère intrigante se fait au détriment de la caractérisation des personnages.

À l’exception de Roman Black, le doyen vivant de la lignée, chargé de désigner un descendant par ses ancêtres, aucun personnage ne se démarque vraiment de cette première vingtaine de pages. La résurgence d’un personnage apparu en début d’issue, appuyée par un cliffhanger simple mais efficace, laisse entrevoir un ton plus chaleureux pour la suite. À vrai dire, cet élément perturbateur arrivant à la fin de ce premier numéro augure une collision surprenante mais tendue entre les occupants du funèbre manoir, les secrets du lieu et la nouvelle arrivante sauvée par Roman.

Même si les dialogues et les interactions entre les personnages me paraissent assez artificiels pour le moment, un élément de taille rattrape le tout et vaut littéralement le coup d’œil sur Manor Black : sa partie graphique. N’étant pas familier avec les œuvres de Tyler Crook, dont je découvrais son style pour la première fois, j’ai pu m’émerveiller sur ses aquarelles qui octroient immédiatement un cachet unique au titre qu’elles accompagnent visuellement. Les teintes grisâtres des bois enneigés et du commissariat de police, ponctuée par du marron pour ce dernier, nimbent les situations d’une perpétuelle tension poisseuse, inquiétante. Celle-ci réussit même à faire de la platitude des discussions comme un mécanisme de singularisation et d’amplification des moments lugubrement magiques. Ces couleurs froides contribuent pleinement à crédibiliser l’atmosphère énigmatique de l’intrigue.

Pour autant, et c’est là où Crook se révèle totalement virtuose à mes yeux, l’ambiance macabre de Manor Black n’est pas retranscrite qu’avec des couleurs maussades. L’artiste maîtrise toutes les couleurs de sa palette, dont il parle plus en détails sur son blog soit dit en passant pour les curieux, créant des effets de lumière magistraux, enchanteurs. La lumière jaune de l’action ouvrant le numéro ne dénote pas des nuances de gris et des aplats de noir nocturnes, elle les magnifie tout en renforçant le choc de l’accident, explicitement assumé comme stéréotypé mais qui n’en reste pas moins spectaculaire.

La dominante rouge de la crypte contraste avec les tonalités verdâtres des anciens en décomposition pour mettre en exergue leur état surprenant de mort-vivant. Cette couleur, rappelant inévitablement le sang, parcourt avec plus ou moins d’importance tout le chapitre, et ce dès la couverture. Sa mise en scène lui confère une symbolique à la fois hostile et fascinante, proche de l’attraction-répulsion. Les éléments rouges incarnent la teneur inhabituelle, fantastique du titre. Dans le même temps, tous les membres de la famille Black semblent attirés par le sang, qui forme d’ailleurs un lien familial bien plus concret qu’il n’y paraît, comme un moyen pour les scénaristes de matérialiser les fameux liens de sang.

Toutes les couleurs, chaudes comme froides, soulignent l’étrangeté de l’œuvre et le trait de Tyler Crook, s’inscrivant dans la digne lignée des dessins de Matt Kindt ou de Jeff Lemire, deux autres artistes minimalistes. Le rouge en est l’exemple le plus significatif par son association à des phénomènes paranormaux.

Enfin, les coups de pinceaux laissés visibles par l’illustrateur dotent le rendu final d’une morbidité cohérente avec l’histoire imaginée par Cullen Bunn et Brian Hurtt. Lorsque cela sert la narration, une impression de saleté, rendue possible par l’aquarelle, envahit les dessins. Néanmoins, ne me faites pas dire l’inverse de ma pensée, toute la partie visuelle témoigne d’une habileté remarquable et préméditée. Sa maîtrise est telle qu’elle compense à mon sens aisément les quelques facilités scénaristiques et les dialogues peu percutants de l’issue.

Le premier numéro de Manor Black dépeint des événements scénaristiques plutôt communs, néanmoins intelligemment plongés dans une ambiance sinistre, opaque et pesante. L’histoire de succession au sein du manoir et le mystère policier à résoudre progressent parallèlement, en subissant le même poids d’une horreur à la fois implicite et présentée comme admise, banale, inexpliquée. Les sublimes planches de Tyler Crook, paradoxalement colorées et merveilleusement ternes, servent l’immersion dans cet univers fantastico-horrifique, elles la rendent même possible, vraisemblable et prenante, en dépit de dialogues plats. La partie graphique de cette issue constitue clairement la principale force du titre tant le style de l’illustrateur génère une énergie unique au service de l’introduction rapide et fonctionnelle dressée par Bunn et Hurtt. Les visuels léchés et délibérément crasseux forment un tout puissant, attrayant et en phase avec l’ambiance voulue par les scénaristes.

Le prochain chapitre lancera logiquement l’intrigue et devrait estomper les défauts narratifs de cette issue introductive. Ainsi, l’action devrait se développer davantage et, surtout, des bribes de réponses devraient commencer à apparaître pour éclaircir les agissements de la famille Black ou la présence de créatures magiques dans ce monde aux yeux des lecteurs. L’ambiguïté du patriarche Black, très solennel mais faisant aussi bien preuve de générosité que de sévérité, intensifie le mystère autour de sa résidence et des personnes qui y vivent et sera, je l’espère, encore plus exploitée par la suite.

En définitif, tout ne se vaut pas dans l’œuvre de Cullen Bunn, mais du bon s’y trouve définitivement ! Et vous, avez-vous lu Manor Black, partiellement voire entièrement depuis sa publication en 2019 chez Dark Horse Comics ? Peut-être ma review vous a-t-elle intrigué et donné envie d’en voir une édition française ou, à défaut, de le lire en VO ! J’espère en tout cas qu’elle vous a intéressé !

N’hésitez d’ailleurs pas à jeter un œil aux précédents articles de mes collègues, comme le test de Persona 5 Strikers réalisé par Wade ou la critique des quatre premiers tomes d’Orcs & Gobelins rédigée par Shodayuk ! Et sur ce, je vous donne rendez-vous prochainement pour de nouveaux articles.

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